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mercredi 14 mars 2007

Du select à l'industrialisation

Aujourd'hui, le Grand angle de Libé porte sur Starbucks, dont le directeur trouve qu'il a perdu son âme. Conçu comme un café européen, avec une âme, le café Starbucks moyen est une usine à vendre du café trop cher dans un endroit sale, humainement stérie et où chacun doit faire son service. Depuis un an ou deux, les Starbucks poussent comme des champignons et j'ai du mal à comprendre pourquoi ils ont du succès, vu que les cafés parisiens sympa avec une âme sont légion.
On dirait que les jeunes s'y pressent parce qu'ils pensent qu'en y allant ils sont modernes. De ce point de vue, Starbucks fait fort, car à mon avis rien n'est aussi ringard qu'un tel endroit. Mais bon, l'évolution de la chaîne, qui remplace les cafés conviviaux sur lesquels elle a bâti son image par des usines à servir des cafés industriels surtaxés et anti-paysans-du-tiers-monde, est typique d'une forme d'évolution de ce genre de chaînes pour qui le profit devient essentiel.

Quand je suis arrivé à Amsterdam, je suis tombé sur un café sympa qui s'appelait Hot & Cold, et où on pouvait manger les meilleurs sandouiches de la ville, préparés devant vous, servi par des gens sympa. C'est devenu mon quartier général durant l'écriture de ma thèse. A l'époque il n'y avait pas de wifi, mais je suis sûr que j'y aurais partiellement installé mon bureau si ç'avait été le cas.
Quelques années plus tard, mon café préféré a été "rationnalisé", ce qui veut dire que les sandouiches étaient préparés en usine, placés sous cellophane dans un meuble réfrigérant et réchauffés si besoin est par un étudiant sous-payé. C'est devenu plus cher. Au lieu du bon café glacé ou du jus de fruits, on doit désormais choisir entre une canette de coca ou un jus californien dillué vendu au prix du sauvignon. Et pourtant, ça marche.
Je n'ai jamais vu autant de Hot & Cold en ville. Ils sont pleins de provinciaux émerveillés d'avoir l'honneur de pouvoir poser leur derrière dans une chaîne moderne de la Ville et de devoir aller chercher avec un plateau un sandouiche industriel pas bon du tout et une canette de coca trop froide en payant le prix d'un bagel fait main avec un bon café fait maison qu'on réserve aux indigènes de l'autre côté de la rue.
Ça paraît absurde, mais ce genre de chaînes ont apparement fait le bon choix, puisque leurs bénéfices explosent et que de plus en plus de gens se pressent dans leurs cafés industriels. Le pari du fondateur de McDonald est largement gagné (j'y reviendrai).

Dans mon quartier, pas de Starbucks mais plusieurs Coffee Company. Ils restent encore conviviaux et continuent à faire leur café live, mais l'ambiance commence déjà à changer. Le wifi marche mal (pour pas que les clients restent trop longtemps), on a parfois des crises d'impolitesse de la part des garçons (comment on doit appeler les préparateurs de café, caffeiolo?), et il commence à y avoir trop de ces cafés dans le quartier, surtout depuis qu'ils ont obtenu plein de cash d'un investisseur indien qui aime les dividendes à la hauteur de ses investissements.

Bref, les bobos du Pijp attendent déjà d'être séduits par autre chose...

mardi 13 mars 2007

Publicité en question



Je viens de finir ce livre très chouette de Maris Bénilde sur la publicité et les média (sans 's', je préfère): "On achète bien les cerveaux". On en apprend de belles sur les stratégies économico-médiatiques. Pour le reste, elle prêche un convaincu, donc on a plutôt été d'accord l'un avec l'autre tout le long du livre.

Un extrait trouvé sur le site d'Acrimed:
A lire : On achète bien les cerveaux. La publicité et les médias (extrait)
Marie Bénilde / Publié le mardi 13 février 2007
Nous publions ci-dessous, avec l’autorisation de l’auteur et de l’éditeur, un extrait de On achète bien les cerveaux. Médias et publicité, par Marie Bénilde, Raisons d’Agir, 15 février 2006, 6 euros, isbn : 978-2-912107-31-2. (Acrimed)

À la télévision comme à la radio, les intérêts croisés des agences de publicité et des médias se vérifient au quotidien à l’institut privé de mesure d’audience Médiamétrie, qui fêtait son vingtième anniversaire en 2005. Vingt ans de Médiamétrie, c’est aussi deux décennies de décervelage à coups d’Audimat, de parts d’audience et de durée d’écoute au service de « clients qui sont aussi nos actionnaires », comme le rappelle sa présidente, Jacqueline Aglietta. Fabricant exclusif de chiffres d’audience à destination du marché publicitaire, Médiamétrie tient dans sa main tous les médias audiovisuels représentés à son conseil d’administration et dans son capital : 35 % pour les télévisions (France Télévisions, TF1, M6, Canal Plus) ; 35 % pour les agences de publicité, les centrales d’achat d’espace et les annonceurs (Publicis, Havas-Euro RSCG, Carat, DDB Needham, FCB, l’Union des annonceurs) ; 30 %, enfin, pour les stations de radio (Radio France, Europe 1, RMC, RTL) ainsi que l’Institut national de l’audiovisuel.
Depuis 1985, cet organisme « interprofessionnel » créé à l’initiative des pouvoirs publics sert de caution à des directeurs de programmes en panne d’inspiration - l’indigence de leurs « contenus banalisés » a fini par inquiéter jusqu’au Commissariat général au Plan. En 2003, afin d’affiner l’adéquation entre les programmes diffusés et la cible publicitaire visée, Médiamétrie crée TV Performances, un outil qui vérifie si le profil des téléspectateurs d’un programme correspond bien au public souhaité [1]. Qu’une émission déborde de sa cible de « ménagère de moins de 50 ans » ou de « responsables d’achat de 35-50 ans », et elle est immédiatement corrigée.

LA PRESSE OU LE MÉLANGE DES GENRES
La presse écrite ne dispose pas encore de Médiamat. Cela ne l’empêche pas de vendre en gros ses lecteurs aux annonceurs. On fixe leur valeur au moyen d’études d’audience baptisées « Audience et étude de la presse magazine » (AEPM), « Ipsos France cadres actifs » ou Epic. L’audience, qui bénéficie des effets de notoriété des grands titres des médias, est un critère fondé sur le taux déclaratif de lecture, beaucoup plus avantageux pour les supports de publicité : un quotidien comme Libération, dont la diffusion payante moyenne ne dépasse pas 135 000 exemplaires, se targue d’une audience supérieure à 800 000 lecteurs en 2005. Cette même année, selon l’Office de justification de la diffusion (OJD), ventes et abonnements des journaux grand public ont encore baissé de 2,1 %. Plutôt que de chercher les causes profondes de cette désaffection, les éditeurs de presse se tranquillisent en regardant gonfler leur portefeuille publicitaire. En 2005, la publicité dans la presse mondiale a augmenté de 5,7 %, selon l’Association mondiale des journaux. En France, les temps sont cependant plus durs, comme l’atteste la faible progression de ces mêmes recettes en 2005 (+ 1,1 % selon l’Union des annonceurs). En matière d’investissements publicitaires, Internet et la presse gratuite commencent à tailler des croupières aux journaux payants.
Aussi est-il de plus en plus nécessaire de montrer patte blanche si l’on veut convaincre les entreprises et leurs courtiers en publicité d’annoncer dans la presse. Il ne suffit plus, en effet, de mettre en tête de gondole des rubriques comme « Les choses de la vie » (Le Nouvel Observateur), « Art de vivre » (Le Figaro), « Tendances » (L’Express) ou « Rendez-vous » (Le Monde). Même les suppléments high-tech, montres, luxe ou mode ont un air de déjà-vu : ils suintent le piège à pub. Il faut donc montrer aux publicitaires qu’on les aime. On peut, comme L’Équipe en 2004 ou Vogue en 2006, recruter directement son patron - respectivement Christophe Chenut et Xavier Romatet - dans l’agence de pub DDB. Ou, comme Prisma Presse (Capital, Femme actuelle, VSD), débaucher Fabrice Boé chez l’annonceur L’Oréal pour succéder, en juillet 2005, à l’ancien journaliste Axel Ganz à la tête du groupe de presse. En mars 2006, le nouveau patron exigeait de ses rédactions que tout projet d’ouvrage écrit par un collaborateur de Prisma Presse lui soit soumis à l’avance, qu’il ne comporte « aucune orientation ou interprétation politiques » et qu’il ne mette pas en cause « l’un quelconque des partenaires ou annonceurs publicitaires » du groupe [2].

Des dirigeants aux ordres du marché, un ton résolument positif propice aux pages de publicité, une nouvelle école de journalisme à Sciences Po qui intègre dans son cursus « la capacité à attirer la publicité » : la presse ne sait plus quoi inventer pour se vendre aux annonceurs. La plupart des titres économiques ou généralistes se sont dotés de pages consacrées aux médias, au marketing et à la publicité. Leur fonction ? Installer une courroie de transmission avec le monde forcément passionnant de la « communication ». Le Figaro, créateur en 1987 d’une page quotidienne réservée à « la vie des médias et de la publicité », vite relayée par une émission clone sur LCI et TF1, a poussé très loin cette sorte de compromission institutionnelle. La rubrique offre un traitement hyperbolique à une actualité professionnelle (comme l’obtention des budgets d’achat d’espace publicitaire) qui ne présente pas le moindre intérêt pour un lectorat grand public.
Un exemple, parmi tant d’autres : le feuilleton de l’irruption du matamore Vincent Bolloré, en juin 2005, dans l’arène d’Havas. La presse expliqua d’abord que le remplacement de 4 des 18 administrateurs de cette grosse agence était censé bouleverser les règles du capitalisme hexagonal. La grande affaire fut ensuite de savoir qui prendrait la place du taureau terrassé Alain de Pouzilhac, feu président d’Havas et désormais patron de France 24. Dès lors, la dernière page saumon du Figaro entretenait un suspense insoutenable autour de la nomination attendue du patron de l’agence TBWA Worldwide.

Le 23 juin, un gros titre nous apprend que « Jean-Marie Dru souffle le chaud et le froid » puis, le lendemain, que « Dans sept jours, Jean-Marie Dru dira s’il prend la tête d’Havas ». Finalement, c’est Le Monde qui fut l’auteur d’un scoop digne du Watergate avec une interview du dénommé Dru aussi efficace qu’une révélation de campagne publicitaire : « Il y a un challenge formidable chez Havas mais je reste chez TBWA [3]. » Pour les journalistes du secteur, il vaut mieux accepter de se prêter à ce genre de facéties sous peine d’être désavoués par leur direction. En février 1998, une rédactrice fut ainsi licenciée du Figaro pour « inaptitude à se plier aux exigences rédactionnelles d’un quotidien grand public ». Son crime ? Avoir déplu à Maurice Lévy, président de Publicis. À la faveur du récit de l’OPA ratée de cette société sur le groupe américain True North, la journaliste avait laissé entendre que ce grand patron influent profitait du conflit d’héritage opposant deux actionnaires de Publicis, Élisabeth Badinter et sa soeur, pour récupérer des actions « à titre personnel ». Maurice Lévy a bien sûr démenti toute implication dans ce limogeage ; et le tribunal des prud’hommes a condamné Le Figaro, le 8 octobre 1998, pour licenciement abusif.
L’emprise de l’agence Publicis sur une bonne partie de la presse tiendrait-elle à ses multiples imbrications capitalistiques ? Présent à 49 % dans la régie publicitaire d’Europe 1, du Monde et de Libération, le groupe de Maurice Lévy a trouvé le moyen d’étendre sa domination, via sa filiale Médias et Régies Europe, en s’alliant avec Lagardère. Cette société holding de Métrobus, bien connue des antipub pour les procès qu’elle leur a intentés à la suite de leurs barbouillages dans le métro, fédère les intérêts croisés des groupes Publicis, Lagardère, Le Monde et Libération.

Le Monde société anonyme est ainsi pris entre deux mâchoires : celle du lion de Publicis, à qui il doit 12 millions d’euros sous forme d’obligations transformables en actions, et celle de Lagardère, qui a injecté dans ses comptes 25 millions d’euros en 2005 en échange de 17 % du capital du Monde SA - sous réserve d’une entente entre les régies publicitaires. « Avec le groupe Lagardère, des accords publicitaires ont été mis en place notamment entre Interdéco, la régie d’Hachette Filipacchi Médias (du groupe Lagardère), et Publicat pour la partie magazine, et entre Régie 1, la régie d’Europe 1, et Le Monde Publicité pour le quotidien », a précisé Jean-Marie Colombani dans La Tribune (30 juin 2006). Autrement dit, Europe 1, Le Monde, Télérama, La Vie, Courrier international, Le Journal du dimanche, La Provence, Nice Matin, Le Midi libre, Paris Match, Elle et Libération ont désormais partie liée avec Publicis, Lagardère Publicité et la régie publicitaire des magazines d’Hachette. « L’idée est d’avoir un retour sur investissement à travers les régies publicitaires », a prévenu Arnaud Lagardère devant les analystes financiers inquiets d’un investissement peu rentable dans le groupe Le Monde, qui accumule les pertes financières.
En 1992, un livre blanc des journalistes du Figaro dénonçait déjà une « confusion entre rédaction et publicité qui contraint des confrères à citer dans des articles des annonceurs du journal et à signer des portraits-interviews entièrement réalisés par les commanditaires avec l’accord des gestionnaires du journal [4] ». Membre du comité d’éthique du Medef et directeur de la rédaction du journal de Serge Dassault, Nicolas Beytout se flatte d’avoir assaini les relations avec les annonceurs. « Le titre doit être complètement indépendant de la publicité, des groupes de pression, mais cette indépendance est aussi permise par sa capacité à gagner de l’argent [5] », déclarait-il à son arrivée. Un an plus tard, nul ne sait si quelques dizaines de journalistes du Figaro travaillent encore aux « piges publicitaires » de quelque 60 guides hors série rémunérées par la régie Publiprint au tarif du feuillet journalistique [6]. On sait en revanche qu’à l’approche des fêtes les rotatives continuent de cracher des catalogues « attrape-pub » ponctués d’articulets plus ou moins élogieux en fonction de l’importance du budget publicitaire (350 pages pour le « Spécial cadeaux » de Noël 2004). Quant aux pages « immobilier », elles sont encore garnies d’interviews de complaisance bien faites pour gratifier les gros pourvoyeurs en annonces. Le nouveau patron de la rédaction a cependant poussé l’exigence déontologique jusqu’à faire figurer l’énigmatique et très discrète mention « Rubrique réalisée par Publiprint » sous un « article », par exemple, financé par le Salon de la copropriété et signé d’un certain Thierry Veyrier sur « Les conséquences de la nouvelle donne » des copropriétaires [7].

L’actionnaire Dassault se montre tellement soucieux de bien faire au Figaro qu’il a confié son œuvre moralisatrice à un directeur général, Francis Morel, condamné à quinze mois de prison avec sursis pour avoir, en 1993, cédé à un prix sous-évalué un bien immobilier des Éditions mondiales (dont il était le PDG) à une société dont il était le propriétaire. Une condamnation confirmée en cassation en 2003 mais qui, selon Marianne, n’a pas empêché le même Morel de faire réaliser les travaux d’aménagement des locaux du Figaro par une société dont il était, la veille de son arrivée, l’administrateur [8].
De tels agissements ne sauraient avoir cours au Monde : le quotidien publie depuis quelques années un Livre de style, synthèse de ses principes qui le pose en parangon de la déontologie journalistique. Mais le « style » du Monde consiste aussi à faire paraître des suppléments publirédactionnels sur les montres, la « vie au féminin » ou des destinations touristiques. Financés par des agences de voyages, ces derniers regorgent d’articles avenants signés par des auteurs inconnus de la rédaction du Monde et rétribués par des tiers. Le 13 octobre 2005, un supplément intitulé « Objectif régions » était inséré dans le quotidien, avec tous les attributs d’un vrai contenu rédactionnel : un éditorial, des articles signés, une mise en page soignée. Seule une mention entre parenthèses - de 1 millimètre de hauteur, soit une taille trois fois moins importante que le corps des caractères utilisés dans les articles -, trahissait la véritable nature du produit : « publicité ». Le journal « de référence » propose régulièrement à ses lecteurs des cahiers de 8, 12 ou 16 pages à la gloire d’États étrangers aussi irréprochables que le Togo, la Tunisie, la Malaisie, la Bulgarie, l’Éthiopie, l’Algérie, la Mauritanie, etc. Au total, comme l’ont rapporté Pierre Péan et Philippe Cohen dans La Face cachée du Monde, une cinquantaine de ces suppléments dithyrambiques ont été publiés sous le label InterFrance Media entre 1999 et 2003. La technique est aujourd’hui connue : un VRP-journaliste se présente - faussement - au nom du Monde, ou tout au moins pour le compte d’une agence travaillant pour lui, afin d’inviter un gouvernement à faire valoir son point de vue, lequel sera fidèlement reproduit et « rentabilisé » grâce à la publicité récoltée localement auprès d’entreprises amies des autorités en place. Le journal se dédouane en affirmant que le supplément publié dans ses pages n’engage pas la rédaction du Monde puisque cette dernière n’a pas participé à l’élaboration de son contenu.

C’est pourtant bien en profitant du crédit de ce « fleuron de la presse mondiale », « le plus lu et le plus influent des journaux hexagonaux à l’étranger », pour reprendre l’argumentaire d’InterFrance Media cité par Péan et Cohen, que l’agence de communication vend une image d’intégrité à des États désireux de faire la promotion de leur régime ou même de répliquer à des articles défavorables publiés dans les colonnes du quotidien.
Comme l’écrit le médiateur du Monde, Robert Solé, le 10 mai 1999, « la question est de savoir si [cette forme de communication] ne porte pas atteinte à l’image d’un journal attentif au tiers-monde et soucieux de vérité ». La « charte publicitaire » publiée dans le Livre de style du Monde stipule pourtant que « toute formule du type “publireportages” ou “pages spéciales offertes” destinées à mêler contenu rédactionnel et contenu publicitaire est proscrite, tant dans Le Monde que dans les suppléments du Monde ». Mais comment renoncer à une manne estimée à 1 ou 2 millions d’euros par an ? Selon les auteurs de La Face cachée du Monde, Interfrance Media est un « faux nez » de l’agence Noa, spécialisée dans la conception de pages de publicité rédactionnelle destinées à des médias réputés comme EuroNews, Paris Match, USA Today, Time, Sunday Telegraph et, bien sûr, Le Monde.

De tels écarts peuvent paraître mineurs. Ils témoignent tout à la fois d’une volonté des annonceurs de s’immiscer dans le contenu des médias et de la proximité des journaux avec ceux qui les financent. Face à ce qui apparaît comme un moindre mal, une bonne partie des journalistes demeurent apathiques, chacun se résignant à ce que son journal soit aussi un support de publicité. Il en va, expliquent les directions, de la santé économique de leur média ; laquelle détermine, par ricochet, la pérennité de leurs emplois. Mais, en utilisant les codes de l’expression journalistique afin de légitimer leur discours, notamment dans la presse féminine, les annonceurs contribuent à décrédibiliser le journalisme. Au risque d’entacher un peu plus la confiance qu’accordent les lecteurs à leurs journaux.

Marie Bénilde, On achète bien les cerveaux. Médias et publicité, Raisons d’Agir, 15 février 2006, 6 euros, pp. 65 à 73.
[1] Le Monde radio-télévision, 3-4 juillet 2005.
[2] 20 Minutes, 21 mars 2006.
[3] Le Monde, 30 juin 2005.
[4] Le Canard enchaîné, 22 avril 1992.
[5] Le Monde, 2 octobre 2004.
[6] Marianne, 12 février 2005.
[7] Le Figaro, 5 octobre 2005.
[8] Marianne, 12 février 2005.

dimanche 11 mars 2007

Les misères du Gerard Douplein

La place près de laquelle j'habite, le Gerard Douplein, est l'un des endroits les plus visités d'Amsterdam, surtout par les fêtards et les célibataires alcooliques, et pourtant l'un des endroits les plus mal aménagés de la ville.
La coupe de la plupart des arbres de la place, malades ou abîmés par la tempête (j'étais alors à Oslo), redonne envie aux habitants et aux cafetiers de la place de s'investir et de la faire refaire pour répondre aux besoins de tous. J'ai été discuter avec ceux-ci. Il y a des problèmes techniques (pas de toilettes publiques, le sol est couvert de briques presqu'impossibles à nettoyer et dangereuses pour les vieux et les gens alcoolisés, les vélos sont garés partout, l'oeuvre d'art est abîmée...), mais aussi de problèmes plus sociaux: un café baricade sa terrasse pour ne pas méler ses clients chics aux clients plus mélangés du café d'à côté et empêche les gens de passer, lors des discussions de cafetiers le proprio du café turc n'a pas été invité, les deux clochards ennuyeux ont été interdits de place pour deux ans mais leur peine arrive bientôt à sa fin et ils vont revenir gueuler toute la nuit et cracher sur les gens...
A côté, on a un arrondissement dont la tête (en gros, nos échevins) sont ouverts à la discussion mais dont la lourdeur décisionnelle fait que je me demande combien de temps il faudra pour refaire cette place. Egbert de Vries (le bourgmestre) indique que des entrepreneurs veulent faire des choses sympa sur la partie de la place un peu paupérisée, mais je ne sais pas à quelle échéance.
Bref, cette place est petite, mignone et populaire, mais aussi très sale, bruyante, mal conçue et concentre beaucoup de rancoeurs. C'est à l'image du quartier. On va voir si on arrive à améliorer les choses...

Chaos organisé

Je commence à me reposer un peu: la fête de la musique commence à décoler sérieusement, et je vais pouvoir enfin commencer à bosser sur mon bouquin. Cette dernière semaine, rien de spectaculaire n'a été réalisé, car l'essentiel du travail a été mental.
Le concept de la fête de la musique est quelque chose que beaucoup de Néerlandais mettent du temps à comprendre: ce n'est pas un festival, ce n'est pas payant, ce n'est pas organisé par le privé, ce n'est pas organisé par les autorités, ce n'est pas centralisé, ça n'a aucun but lucratif, et c'est de facto démocratique.
Heureusement, notre coordinatrice, Claudia, a très vité pigé l'idée, celle du chaos organisé. Un peu comme ce qu'on essaye de nous vendre comme du Web 2.0, sauf qu'il n'y a aucun milion facile à gagner. En fait, c'est une idée assez latine de séparation des responsabilités: les gens fabriquent eux-même le spectable, et les autorités (ici via la Stichting Feest der Muziek) gèrent le chaos et coordonnent cette spontanéité créatrice sans contrôle artistique.
Nous avons déjà trois podiums gérés par des volontaires, et la semaine prochaine nous sortons du placard via internet et la presse locale et espérons que d'autre volontaires se présenteront pour coordonner d'autres podiums et des rues. Il y a des projets de ticheurtes, de fête préparatoire pour rassembler de l'argent...
La coordination mondiale, à Paris, veut cette année mettre en valeur New-York et Amsterdam (qui toutes les deux inaugurent leur fête locale) et nous demande de trouver une radio partenaire pour diffuser en direct la fête partout dans le monde (via leur site internet). Heureusement que désormais tous les volontaires et la coordinatrice se retrouvent tous les mardis pour coordonner tout ça. Si NYC s'y met, ça nous fait une sacré concurrence!
"No pressure" comme dit Lewis, qui maîtrise le sarcasme à merveille...

Nationalité et loyauté, rappel historique

J'ai lu un article passionnant dans lequel un historien compare les Pays-Bas en 2002 et en 1850. Selon Marlou Schover, historienne des migrations à l'université de Leyden, les Allemands catholiques qui avaient immigré aux Pays-Bas étaient accusés des mêmes maux que les Turcs et Marocains aujourd'hui. En pleine naissance du nationalisme, les Néerlandais on changé le jus soli (droit du sol, hérité de Napoléon) en jus sanguinis (doit du sang) pour éviter que les "colorés" des colonies ne deviennent aussi néerlandais (tiens, tiens, ça me rappelle des discussions sur les Antillais). S'ajoute donc en 1892 l'exigence d'être né de parents et grands-parents néerlandais, qu'on retrouve aujourd'hui dans la définition de l'autochtone. Les enfants et petits-enfants de migrants restent donc des étrangers, même s'ils sont eux-même über-néerlandisés.

Par ailleurs, les Allemands sont surtout vus comme des catholiques dans un pays qui s'imagine encore protestant (comme aujourd'hui certains sont vus comme des musulmans dans un pays qui s'imagine chrétien). Vers 1850 commence une psychose anti-romaine: les employés catholiques sont virés, beaucoup sont refoulés à la frontière. On associe systématiquement nationalité étrangère (obligatoire puisque ces migrants ne peuvent pas prétendre à la néerlandité) et traîtrise: on parle de révolutionnaires (l'équivalent XIXème d'islamiste), plus tard d'espions à la solde de l'Allemagne, et le besoin d'une distinction entre "vrais" néerlandais et les "faux" toujours susceptibles de trahir la patrie ne prend fin partiellement qu'en 1953.
Selon l'historienne, on se retrouve avec Wilders dans exactement la même situation: le mélange de la nationalité et de la loyauté "quand tu fais l'effort de te faire naturaliser Néerlandais, tu indiques pourtant clairement où penche ta loyauté la plus importante, non?"

Intéressante, cette Schover: "il ne faut pas confondre loyauté et nationalité. Il y a des députés qui défendent les intérêts des paysans en étant paysans eux-même. Mais on n'entend rien à ce sujet. N'est-ce pourtant pas aussi une loyauté? Balkenende va taire certaines choses parce qu'il est chrétien, c'est la loyauté au christianisme. Pas de problème. Mais il faut être clair sur la question."
Schover a une solution simple: arrêter d'inscrire la nationalité d'origine des gens qui deviennent néerlandais. Quand on est Néerlandais, on est Néerlandais, point, comme aux Etats-Unis: on est Américain, c'est tout.

Je suis assez d'accord avec elle. Pas vous?

vendredi 9 mars 2007

Petit soldat de l'évangélisation Mac?



Jeudi dernier, mon collègue travailliste Alper Tekin Erdogan a découvert avec béatitude la diversité informatique avec mon petit MacBook (une photo prise à la volée pour le prouver). Je recommande la bête à qui me demande (même si ma tendance politique me ferait conseiller un environnement Linux approprié, genre Xubuntu, qui marche vraiment impeccable), mais j'hésite à devenir ce que beaucoup d'utilisateurs Mac ont tendance à devenir: des petits soldats de l'évangélisation par le Mac.
Soyons honnête, la machine est superbe, marche très bien, l'univers Mac est maîtrisé et impressionnant, surtout après tellement d'années à souffrir sous Windows. Mes parents ont enfin pris goût au net, aux emails et à Skype grâce à leur Mac. Mon frère en veut un, Lewis en veut un...
En fait, au-delà de la propagande pro-Mac, la vraie question c'est: pourquoi les gens s'obstinnent-ils à acheter des PC avec Windows dessus, alors que c'est cher, que ça marche mal et qu'on nous aide rarement à surmonter les problèmes intrinsèques à l'univers Microsoft? Hein?

samedi 3 mars 2007

Lepénisation de la droite

Il arrive aux Pays-Bas exactement ce qui est arrivé en France avec la montée de Le Pen dans les années 1980: une lepénisation de la droite. Ici, il faudrait parler de wilderisering van de VVD (wildérisation du VVD), mais la cause et les effets sont les mêmes.
Hier, après la grande réunion sur le fête de la musique (j'en reparlerai), nous avons discuté avec Gülden Ilmaz, la star d'AT5 (télé amstellodamoise) de Sarkozy et de la France comme thermomètre politique de l'Europe. Même Sarko, qui essaye de promouvoir une forme de dictature pseudo-démocratique (monopole du pouvoir politico-économico-médiatique sans aucun contre-pouvoir), n'irait jamais aussi loin que Wilders. Même Le Pen ne va pas aussi loin. Mais la droite néerlandaise le suit avec un enthousiasme effrayant. Beurk.

Dans la presse néerlandaise:
"Le VVD s’est rapproché un peu de Geert Wilders lorsque le président du groupe, Rutte, a appelé la secrétaire d’Etat Albayrak à renoncer à sa nationalité turque", écrit le Trouw dans son grand article à la une. "’En tant que responsable de la politique d’immigration elle aurait pu donner un signal en renonçant à sa nationalité turque. Elle aurait pu être un exemple pour les autres immigrants’, a dit Rutte hier, durant le débat sur la déclaration de politique générale, la première rencontre de la Deuxième Chambre et du nouveau gouvernement." "Albayrak a dit qu’elle ne renoncerait pas à sa nationalité turque. ’J’ai prêté serment. Alors je ne vais pas sauter par-dessus une autre barrière pour prouver que je suis loyale’. Aboutaleb a estimé que Wilders ne veut pas de musulmans dans le gouvernement. ’C’est là son vrai agenda’." "Wilders redoute l’islamisation du gouvernement", note aussi le Telegraaf (p.3), qui cite le leader du Parti de la Liberté en ces termes : "Albayrak ne peut pas décider de l’admission de Turcs. Cela revient à faire contrôler la viande par le boucher qui la vend."

Commentaires
"Il est triste que la première rencontre du nouveau gouvernement avec la Deuxième Chambre ait été éclipsée par une discussion sur la loyauté à la cause néerlandaise des secrétaires d’Etat Albayrak et Aboutaleb", remarque l’éditorialiste du Trouw. "Non seulement la société, mais ces deux personnalités politiques elles-mêmes, l’une d’origine turque, l’autre d’origine marocaine, auraient mérité mieux, en tant qu’exemples d’une intégration réussie, tout comme le million de nouveaux Néerlandais qui, d’une façon ou d’une autre, ont encore un lien avec leur pays d’origine."
"Il n’est pas inconvenant de se demander si une fonction administrative ou représentative est compatible avec une double nationalité, mais actuellement la Constitution l’autorise. Selon l’article 3 ’tous les Néerlandais sont également aptes à être désignés à une fonction publique’. Si l’on veut changer cette disposition il faut prendre l’initiative de modifier la Constitution. Exprimer des doutes, aussi subtils qu’ils soient, sur deux personnalités politiques honorables, c’est manquer de fair-play et être destructif : une mesquinerie typiquement néerlandaise."
Selon le commentateur du Volkskrant, qui résume le débat plus qu’il ne le commente, "il se dessine une majorité PVV, CDA et VVD qui veut mettre fin à la double nationalité".

Dans HP/De Tijd l’ancien ministre de la Défense Henk Kamp, qui est désormais porte-parole du groupe parlementaire VVD, chargé de l’Immigration et de l’Intégration, dit de Wilders : "Il sème la méfiance et suscite antagonisme et discorde. Il crée ainsi des problèmes, alors que la tâche de la politique est justement d’en résoudre." Kamp est néanmoins d’avis que chacun doit avoir une seule nationalité et qu’il convient de conclure des accords internationaux à ce sujet.

Dans Elsevier le chroniqueur Leon de Winter est plus clément. "Wilders s’oppose à la ’double nationalité’ de membres du gouvernement. Je ne vois pas pourquoi ce ne serait pas un thème de discussion honorable. Il importe de tenir compte du contexte - ainsi, Aboutaleb ne peut pas renoncer à sa nationalité marocaine parce que la législation marocaine la lui impose, qu’il en veuille ou non - mais s’agissant de Nehabat Albayrak, notre nouveau secrétaire d’Etat à la Justice, Wilders aborde un point intéressant : Albayrak a délibérément la nationalité turque. Et pourquoi un parlementaire ne pourrait-il pas demander s’il est souhaitable qu’un membre du gouvernement ait une deuxième nationalité ?" "Beaucoup de questions abordées par Wilders sont les principaux thèmes de débat dans les marges intellectuelles des sociétés musulmanes. Mais il est absurde de parler de ’musulmans dans le gouvernement’. Cela ne pose aucun problème."
Pour Gertjan van Schoonhoven, auteur de l’essai de la semaine - "Le stand de tir de Wilders" -, "la double nationalité est à juste titre un thème de débat politique". "Mais quelque chose de très malsain risque de s’y glisser : un excès de mauvaise foi." "La question de la double nationalité montre indirectement que sous le vernis de l’individualisation, la philosophie de la pilarisation du XIXe siècle est toujours bien vivante. En effet, le PVV [de Wilders] considère les deux secrétaires d’Etat comme des chevaux de Troie de groupes d’intérêt, des exécutants sans volonté des méchants projets de leur base, et pas comme des individus ayant des antécédents spécifiques, comme c’est le cas pour tout le monde, en définitive."
On notera dans ce contexte un tour d’horizon de la double nationalité dans d’autres pays d’Europe et aux Etats-Unis. "La France n’a jamais considéré comme un problème les rares politiques ayant plus d’une nationalité." Quant au Royaume-Uni : "la patrie du Commonwealth est riche en doubles nationalités". Et en Suède "deux passeports ’font partie’ de la logique multiculturelle".

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